vendredi 15 février 2019

Roman - Arthur Rimbaud (behind the scene) - Partie 1/7


Après son journal sur les affres de la Guerre de 1870, nous retrouvons le jeune Arthur Rimbaud, quelques jours plus tard, rejoignant ses amis le long de la promenade.

L'ambiance est festive, il y a de la musique, des rires, des cœurs qui s'accélèrent et palpitent aux croisements de regards faussement fuyants.

L'adolescence de la fin du XIXe siècle est-elle si différente de la nôtre lorsque filles et garçons s'inondent d’œillades les soirs d'été sous le doux parfum enivrant des tilleuls verts ?

mercredi 13 février 2019

Roman - Arthur Rimbaud (behind the scene) - Partie 2/7

Chapitre introductif


Septembre 1870, sur la promenade.

Quelques jours après l'écriture du Dormeur du val, je me décidai à peaufiner la série de poèmes que je m'étais imposé d'écrire pour Paul*, mon ami éditeur, qui envisageait de les publier dans un recueil. Ma mère, la Mother, comme nous l'appelions encore avec mon jeune frère Frédéric, n'était évidemment pas au courant de ce projet. D'ailleurs, l'intéresserait-il, elle, la femme de la terre, du labeur, des corvées, mais sans doute aussi de la raison. Pouvait-elle ou aurait-elle l'envie de comprendre quoi que ce soit à mon travail de jeune auteur ?

Hier au soir, mon carnet d'écriture toujours placé dans la poche de mon paletot, je partis rejoindre mes amis du lycée, sur la promenade.

Étant le plus jeune de ma classe – comme ce fut souvent le cas depuis la sixième à Rossat dont on m'avait soustrait pour me placer en quatrième au collège municipal – je n'avais pas accès au Grand Café de la place Ducale, ni à celui de la place de la gare, à moins d'être accompagné par un grand. Quelle déception de ne pas pouvoir accélérer le temps pour avoir dix-sept ans comme mes amis. Moi qui n'en avais même pas encore seize.

C'était donc dans le jardin face à la gare, l'endroit que nous appelions communément La promenade, sous les innombrables et majestueux arbres, que nous nous rencontrions alors tous pour discuter, bavarder ; de tout, de rien, des cours, des devoirs, des événements politiques, et bien entendu, des filles.

— Hé ! Arthur... Viens... On est là ! entendis-je crier au loin, alors que je venais de contourner l'estrade municipale sur laquelle s'installaient l'orchestre et l'orphéon.


* Paul Demeny (1844-1918) - Les Carnets de Douai



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lundi 11 février 2019

Roman - Arthur Rimbaud (behind the scene) - Partie 3/7

Roman - Chapitre deux

Ernest* fut le premier à venir vers moi en se levant de son siège de fortune – le nez de la marche la plus basse – pour me serrer la main avant de me tomber dans les bras dans une accolade fraternelle. Il était mon ami, celui sur lequel je pourrais toujours compter, mais nous ne le savions pas encore.

Cette marque d'amitié aurait pu faire parler, mais les convenances pour les garçons un peu rebelles que nous étions, en marge des bienséances protocolaires de la petite bourgeoisie de Charleville, étaient bien ce qui nous importunaient le moins. Sur les autres marches d'accès à l'estrade municipale, – le kiosque à musique à cette époque n'était pas encore construit – il y avait Nicolas, Théo et Alphonse. Tous un peu plus âgés que moi et venus me rejoindre sur la promenade pour discuter un peu avec le pauvre exclu que j'étais du grand café de la place de la gare.

Mes amis reprirent leur conversation où elle s'était arrêtée. Je m'assis aux côtés d'Ernest et lui montrai mes derniers écrits. Son avis m'importait, tout autant que celui de notre nouveau professeur de rhétorique : Georges Izambard, qui me faisait l'effet d'un grand frère, d'un oncle, pour ne pas dire d'un père, et à qui également, je les avais lus.

C'est au début de l'été que j'avais entamé l'écriture d'un court texte, écrit quasiment au même endroit que celui où je me trouvais à cet instant. J'avais été inspiré par les fragrances qui flottaient dans l'air, par la beauté du renouveau, par le soleil, par la chaleur, et je m'empressais aujourd'hui de le partager avec mon ami. « Les tilleuls sentent bons dans les bons soirs de juin ! L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière ; Le vent chargé de bruits, – la ville n'est pas loin, – A des parfums de vigne et des parfums de bière ... ».

— Ah, la bière, mon bon Arthur, intervint Ernest à la fin de mon récit, il va falloir que je t'y fasse goûter un de ces soirs ! Un vrai bijou celle de l'Univers, ajouta-t-il comme s'il était un spécialiste.

— C'est vrai ?! Pourvu que le temps passe plus vite que prévu, rajoutai-je. L'ami Pierrot** va encore faire le guet et me bouter hors de son champ de vue si j'y entre sans autorisation comme la dernière fois.

— C'est on ne peut plus évident, mais quelquefois, bien ivre, il se fait aveugle et il faut en profiter. Au fait, Arthur... Ce ne sont pas des tilleuls sur la promenade, ce sont des marronniers.

— Je le sais bien Erny, mais un marronnier, ça ne sent rien, ou pas grand-chose, ça fait juste éternuer quand il est en fleur, alors que le tilleul, ça me rappelle toutes les bourgeoises engourdies qui nous entourent et qui embaument les lieux du parfum de leurs infusions digestives au tilleul – ne les sens-tu pas ?.

— Tu n'es pas sérieux Arthur ?! dit-il en éclatant d'un rire tonitruant qui fit justement se retourner vers nous deux rombières infusées qui n'avaient pas la moindre idée de ce qui se passait.

Il m'avoua qu'il n'avait jamais pensé à imaginer ces femmes de la sorte, tels de gros arbres laids sentant la parfumerie des bas quartiers avec plus de pédanterie que celles des vraies classes supérieures. Se retournant vers les deux mégères, il monta le ton, toujours hilare de la scène et se mit à crier à leur encontre.

— Mesdames, veuillez nous excuser ! Ne vous inquiétez pas de notre sort ! Vous ne saviez pas qu'on n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans ?!

Sa dernière répartie me fit sourire, et je trouvai l'idée inspirante. C'est vrai, après tout, y a-t-il un âge pour être sérieux, un âge pour devenir sérieux, j'entends ? Cette réflexion me plut et je la notai dans mon carnet, juste au-dessus du texte que j'avais lu à Ernest.

***

Le bistrot était là, sous nos yeux. Le patron, les bras croisés et posés sur son énorme panse, regardait dans notre direction depuis la terrasse. On ne voulait pas de moi dans cet établissement, alors avec l'esprit moqueur du jeune rebelle qui déplaisait tant à la Mother, presque vengeur face au Sieur Pierrot, je m'avançai jusqu'au bonhomme bouffi de tous ses excès en criant les premiers mots qui me vinrent à l'esprit.

On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans. – Un beau soir, foin des bocks et de la limonade, Des cafés tapageurs aux lustres éclatants ! – On va sous les tilleuls verts de la promenade.

J'étais en joie, plus que dans une réelle colère, de lui avoir dit tout ce que j'avais sur le cœur, et j'avais trouvé, sans le vouloir, les premiers vers d'un poème nouveau. Je me hâtai de les noter en intégralité pour ne point qu'ils m'échappent. Puis, tournant mon visage encore enjoué vers mes amis, mon œil fut aussitôt attiré par le mouvement bref mais néanmoins délicat d'une robe bleue se relevant légèrement. Tissu de soie que je n'aurais pas pu remarquer si à l'instant même je m'étais trouvé dans le café.

La jeune fille posa son regard de poupée de porcelaine sur moi, me sourit et reprit son chemin.

*Ernest Delahaye, ami fidèle d'Arthur jusqu'à sa mort
**M. Pierrot, ancien propriétaire du Café de l'Univers, place de la gare, Charleville